Oser le doute

Un jour, alors que je voyageais dans le sud de l’Europe, j’ai été témoin de cette scène proverbiale où un paysan marche derrière son âne en le frappant pour le faire avancer. L’âne bâté, chargé de ballots de bois sec, grimpait lentement le long du petit sentier qui tenait lieu de rue principale. Peu à peu, l’animal fatigué ralentissait jusqu’à ne plus avancer. Encouragé par une enfilade de jurons, il fit encore quelques pas avant de s’écrouler, haletant, épuisé sous un soleil de plomb. À ce moment, le maître se mit à le frapper, à le frapper encore et encore.
 

Beaucoup de croyants traitent leur foi de la même manière, en lui intimant des ordres : « Crois ceci, crois cela, cesse de douter, crois plus fermement!» Les avertissements et les admonestations s’empilent sur le dos de la foi jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus. Et c’est alors que les menaces entrent en scène, laissant peu à peu la place aux coups de bâton, jusqu’à ce que, épuisée et surchargée, la foi s’écroule et meure.
 

Si l’on devait qualifier le comportement du maître, on oscillerait entre cruauté et stupidité. Qui est le plus à plaindre : le sort de la foi représentée par l’âne, ou le sort du maître? Certes, Au-delà du doute traite avant tout du doute et non de la foi ou de la condition des ânes. Mais qu’est-ce que le doute sinon la foi exposée à la négligence et aux mauvais traitements ? Se préoccuper du doute revient précisément à se préoccuper de la cruauté avec laquelle on traite trop souvent la foi. Et le meilleur moyen d’obtenir quelque chose, fût-ce d’un âne, de la foi ou de quoi que ce soit d’autre, consiste à savoir à quoi on a affaire, et à le traiter en conséquence. Se tromper sur la nature de la foi et la pousser au-delà de ses limites, c’est prendre le risque de sa destruction. Exiger d’une chose plus qu’elle ne peut donner conduit à ne pas obtenir ce pour quoi elle était conçue. Les ânes ne se refusent pas au travail, mais ils ne supportent pas d’être pris ni pour des chevaux de course ni pour des bœufs.
 

S’interroger sur la foi et sur les conceptions erronées qui conduisent au doute nous amène à examiner les fausses idées concernant le doute – à commencer par l’idée que le doute, parce qu’il s’oppose à la foi, serait en soi toujours néfaste, et qu’il serait l’équivalent de l’incrédulité. Paradoxalement, une vue aussi injustifiée du doute conduit inéluctablement à une conception irréaliste de la foi.
 

Le doute se trouve ainsi être le bouc émissaire du monde de la foi : comme l’âne de notre histoire, il est méprisé par ses ennemis et maltraité par ses amis. Et il en ira ainsi aussi longtemps qu’il ne sera pas considéré de manière juste et réaliste. L’injustice est double : l’âne est frappé jusqu’à l’épuisement, et il est encore frappé pour s’être écroulé. De la même manière, certains chrétiens malmènent leur foi, puis la fustigent sans pitié lorsqu’ils sont assaillis par le doute. Dans un cas comme dans l’autre, cette manière de faire résulte de cette fausse croyance que notre foi devrait être dénuée de doute, et que le doute est synonyme d’incrédulité – et donc de péché.
 

Beaucoup de croyants ont leurs moments de doute, mais ce n’est pas là le fond du problème : par-delà leurs doutes particuliers, ils se sentent coupables et honteux du fait même de douter, et c’est ce qui les tourmente. Ils ne comprennent pas ce qu’est le doute et bien qu’il comporte sa part de risque, la honte qu’ils en éprouvent n’est pas fondée.

 


 

Cet article est un extrait de Au-delà du doute de Os Guiness.
 

Entretenez-vous des doutes à propos de Dieu ? Avez-vous peur d’en parler ? Vous arrive-t-il de douter de la fidélité de Dieu ? Êtes-vous tourmenté par des questions qui remettent en question votre vie et vos croyances ?
 

Dans ce livre, Os Guinness nous éclaire sur la nature du doute et les différentes formes qu’il peut prendre. L’auteur nous aide à analyser nos propres doutes pour en discerner les dangers, mais aussi la valeur. Il explique comment comprendre et surmonter nos doutes, de manière à affermir notre foi. En tant que chrétiens, nous pouvons dire que si nous doutons malgré notre foi, il est aussi vrai que nous croyons au-delà du doute.

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